Soudain, l’idée surgit dans l’esprit de Rossana, comme une illumination, une grâce inattendue pour les deux artistes en plein processus créatif… Je me sens privilégié de pouvoir vivre et capturer cet instant particulier, ces moments qui, en une fraction de seconde, passent du banal à l’extraordinaire, que ce soit dans un cadre professionnel ou encore à la terrasse d’un café.
Cette bascule qui change tout
Se laisser surprendre par ce petit détail qui transforme un moment ordinaire en une expérience précieuse… Cette anecdote de l’introduction, où Rossana profitait d’une pause café lors d’une session d’enregistrement dans le studio Ricardo, m’évoque un autre contexte. Depuis des années, je photographie des événements, et pourtant, lorsque vient le moment de demander un consentement préalable, une peur furtive surgit. Pendant une fraction de seconde, je pense que l’autre va m’envoyer balader, m’insulter, me trucider ou que sais je encore… Puis vient ce sourire inattendu, accompagné d’un chaleureux : « Mais oui, bien sûr, avec plaisir ! »

Dans ton sourire un éclat de soleil
Lors de la réalisation du projet Arc-en-ciel de sourires pour Montréal, certaines rencontres m’ont profondément marqué. L’idée était de créer une mosaïque d’environ 300 portraits, rassemblant des personnes de tous âges et horizons, pour illustrer la diversité dans l’unité. Chaque occasion était bonne pour faire des portraits. Un mercredi de février, j’étais assis dans un lieu que j’affectionne : le café-friperie Eva B, sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal.
Contrarié de ne pas avoir recueilli assez de portraits, l’inquiétude commençait à s’installer. C’est alors que Louise, une artiste habituée des lieux, est venue s’asseoir à côté de moi. En lui confiant mon désarroi, elle m’a suggéré : « Et si tu faisais des photos ici ? » Mais oui, pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

Tutoyer les anges au bureau
Surprenante est l’apparition de la grâce, surtout lorsqu’elle surgit au milieu d’une tâche ennuyeuse. Je me souviens de l’une de ces jobinettes* que j’ai exercées lors de ma première année au Québec : un poste à la Banque de Montréal, où je devais vérifier toutes les informations manuscrites figurant sur les demandes de cartes Mastercard. Certaines étaient soigneusement écrites, d’autres presque indéchiffrables. Parfois, la tâche prenait des airs d’enquête judiciaire, nécessitant la validation des données à travers divers annuaires… Mais l’objectif principal restait le même : traiter un maximum de demandes rapidement et efficacement.
En suspension
Pour alléger la monotonie du travail, j’écoutais de la musique sur mon lecteur MP3. Et soudain, sans aucun signe avant-coureur, alors que ma playlist préférée résonnait, un état de grâce indescriptible m’a envahi. J’ai ressenti une sensation délicieuse, comme suspendu hors du temps et de l’espace. Mon corps flottait, bercé, aimé, accueilli par une armée d’anges. L’atmosphère du bureau paraissait douce légère, à la façon d’un bord de plage. J’ai vraiment cru que cela allait durer indéfiniment. Puis, lentement, l’intense bien-être s’est estompé, jusqu’à disparaître après deux heures. Pas cool, le quotidien reprenait ses droits.

La forêt me fait une grâce
Des années plus tard, le même scénario s’est répété, mais dans un tout autre contexte : une balade en forêt avec une amie, un soir d’automne. La lumière rougeâtre caressait les feuilles, enveloppant le lieu d’une atmosphère chatoyante et chaleureuse. De l’endroit où nous nous trouvions émanait une douceur intense, puissante sans être oppressante. Je me suis retrouvé à marcher sur un tapis cotonneux, porté par une joie discrète et indescriptible. Aucun doute : j’étais connecté au grand tout, l’unification totale avec ce qui est. Là encore, j’avais l’impression que cet état pouvait durer éternellement…
Va savoir pourquoi cela arrive ? Là réside le mystère. Depuis, rien de tel ne s’est reproduit. Quoi qu’il en soit, il faudrait que je vous partage un autre moment marquant, cette fois où, chez les Bororo au Cameroun, je n’ai pu prendre de photo… Peut-être l’occasion d’un prochain article ?
Cette magie de l’instant peut véritablement surgir à tout moment, en tout lieu. En effet Le merveilleux jaillit parfois du plus banal de notre quotidien, comme un éclat soudain, une apparition inattendue. Bien sûr, une présence attentive peut faciliter l’expérience et permettre une meilleure appréciation de l’instant vécu. Cependant, cela ne garantit pas pour autant l’émergence du wow. Autrement dit, il n’existe ni recette, ni rituel, ni prérequis. Le mystère fait partie de l’équation, et c’est précisément ce qui rend la vie si surprenante.
*Au Québec, « jobinette » signifie simplement un petit boulot ou un travail de courte durée, souvent non rémunéré. C’est une expression familière pour désigner un emploi saisonnier, partiel ou de nature ponctuelle
